16/04/2008

Salomé électrique I: le serpent à deux têtes.

Elle était rondelette, replètement petite, toujours mal habillée, portait de sempiternelles lunettes d’institutrice – mais après tout, seule comptait La Fuller qu’elle devenait sur scène. Sur un coup de tête, Loie âgée de trente ans avait décidé de tenter sa chance à Paris et traversa l’Atlantique, sa vieille mère dans les bagages.

Paris, toujours Paris et puis Loie fila, en fiacre, aux Folies.

1564075577.jpg

Serpentesque découverte, immense déception: cette danse de volutes fluides et virevoltantes inventée par Loie dès 1891 pour les planches new yorkaises, était, à l’affiche, déjà attribuée à une compatriote, plagiaire de génie. Il fallut à la danseuse auditionnant le jour-même se réapproprier cette contrefaçon, faire sienne de nouveau une chorégraphie qu’elle avait initiée; mais Édouard Marchand ne s’y trompa pas et, remerciant Maybelle Stewart la fausse serpentine, engagea celle qui ferait des Folies-Bergères le temple de l’Art-Déco.


A suivre


(NB: L’excellente et récente étude
« Electric Salome » de Rondha Garelick - en cours de lecture pour une revue d'ouvrage chez les Oscholars - est le point de départ de ces divagations autour de la figure de Loie Fuller)

13/03/2008

« mièvre et féroce »

Madame Daudet, lectrice de l’Hérodias de Flaubert: « Jamais cet épisode si connu de l’histoire juive était apparu avec cette magie de vérité et cette grâce mièvre et féroce que la danseuse Salomé, les lèvres et les sourcils peints, un carré de soie changeante aux épaules, les pieds chaussés de petites pantoufles en duvet de colibri, à demi romaine et barbare, communique à tout ce récit, le plus complet peut-être des trois contes » (Julia Daudet, Études Littéraires - initialement publié sous le pseudonyme Karl Steen, dans le Journal officiel du 12 juin 1877).

1232251519.jpg

Plus loin, la même sur Les Princesses de Banville « Ces sonnets ressemblent à des tapisseries anciennes, où sont tissées, dans un cadre tout orné d’attributs mêlés de feuillages exotiques, des nobles dames et des déesses. Chaque point a la saillie d’une perle; et pourtant les couleurs se fondent si bien, brillant si finement que les yeux des femmes, leurs mains roses resplendissent encore parmi ces magnificences qui leur prêtent seulement le feu d’un rayon, la caresse d’un reflet. Rien de plus lumineux, rien de plus doux » (Julia Daudet, Études Littéraires).

02/03/2008

« Une fois de plus »

Et lors la sixième est aveugle
Comme un pinson tout à chanter,
Et la sixième, elle, est aveugle
Car voici qu'on est à aimer,

Et que des mets sont sur des tables,
Et que du vin coule de nuit,
A bougies brûlant sur des tables
Où sont des fleurs avec des fruits.

Or gestes alors qui se pressent,
Vins bus, paroles échangées,
Lèvres tendues, yeux qui se baissent,
Chair ici qui jette les dés.

C'est temps allé qui se dérobe,
Et la tête de Jean coupée
Qu'emporte saignante en sa robe
Une fois de plus Salomé,

Car la sixième, elle, est aveugle,
Comme un pinson tout à chanter,
Car la sixième, elle, est aveugle,
Et puis voici qu'on a aimé.

(Max Elskamp « La Vie » in Huit chansons reverdies.)

1759617680.jpg

20/02/2008

Triangulations

354ce0847330ada9f311d00420ceef43.jpg

D’un bref retour en des terres girardiennes et d’une règle de trois, on pourrait facilement déduire que sans sa mère Hérodiade, Salomé n’eut jamais désiré Ioakanaan.  Que cette mère soit d’ailleurs modèle ou obstacle ne changerait rien au narcissique jeu de miroir mis en abîme au cœur du mythe.

Ou bien, en une volte-face pirouette chère à la danseuse – c’eut été Hérode le fuit secret du désir tandis que se serait essoufflé soudain sous le fin fil d’une lame (et sans une seule larme) le seul obstacle à l’inceste, cette clameur désolée du Baptiste fait voix.

            « Et j’errerai longtemps dans Césarée désert » (Dura Cine)

14/01/2008

Matérialité du mythe

268685f9a7057b33e04df9ab94363c82.jpeg

Le mythe de Salomé est un mythe de l’élection et du choix. Pour qu’il y ait capitulation, décapitation, Jean-Baptiste doit avoir été fait chef – et l’adoubement du prophète, son ultime baptême est une noyade de l’esprit et de l'âme dans le sang, la mise en scène sacrificielle de sa tête se mirant non plus dans l’eau du Jourdain mais dans les reflets dorés et rougeâtres d’un rutilant plateau. L’auréole du saint se révèle ainsi tangible bien avant que d’être une figure de style. 

23/12/2007

« Le refus de toute fissure »

« Salomé-Hérodiade : type du sujet par lui-même tellement vigoureux que, de Flaubert à Strauss, en passant par Wilde et Mallarmé il n’a engendré que des réussites (Et je me souviens encore de la Salomé  éblouissante qu’avait donnée il y a quelques années à la télévision Koralnik, dans le style pictural de Gustave Moreau). J’y songeais, en écoutant la Salomé de Richard Strauss, de très loin au dessus de tout ce que j’en attendais. Tout concourt dans un tel sujet à la fascination : le double éclairage crépusculaire d’une fin et d’un commencement de monde qui donne aux personnages, sur le bariolage des fonds baroques, la netteté de  silhouette des objets qu’éclaire le contre-jour, la double résonance des paroles qui vont se propageant simultanément dans deux espaces mentaux et historiques, comme si la prison souterraine du Baptiste dotait soudain le langage des résonnances d’une crypte à la sonorité majeure – la possibilité qu’a l’action aussi bien de se développer à volonté et de s’enrichir de scènes annexes que de se contracter en un seul tableau expressif (la danse de Salomé tout come l’Apparition de Gustave Moreau) . Ainsi la Salomé de Wilde et Strauss peut-elle réaliser ce qu’aucune tragédie classique n’a pu réussir tout à fait : une unité dramatique absolue dans le temps comme dans l’espace : rien que, dans un lieu unique, une scène continue d’une heure trois quarts, sans contraction, sans rupture, sans coupure aucune, sans une minute creuse.  L’envoûtement que je subissais en l’écoutant m’aidait à comprendre ce qui se cachait d’exigence vraie derrière la règle si absurde parce que maladroitement formulée des trois unités : l’exigence de l’absolue clôture de l’espace dramatique, le refus de toute fissure, de toute crevasse par où puisse pénétrer l’air extérieur, comme de tout temps de repos qui laisse place au recul pris. » 
(Julien Gracq, En lisant en écrivant)
 
8f7e85b14ed9d89c0a7760b60f365e8f.jpg

14/08/2007

« Et l’ardeur aux fantômes »

6fa35b0cc27b96521fbdca2620d8dd84.jpg
 

Salomé, vous avez les parfums et les baumes

Et les jardins royaux dans la pourpre des soirs,

Les étoffes, les fards, les gemmes, les miroirs,

Et les citernes d’eau, sonores sous leurs dômes !

 

Salomé, vous avez les danses. A vos paumes

On a peint des signes magiques, verts et noirs ;

Votre corps qui les guide à d’infâmes espoirs

Rend aux morts le désir et l’ardeur aux fantômes.

 

Alors pourquoi voulûtes-vous, ô Salomé,

Que du tronc nu, roulât le chef inanimé ?

Fût-ce afin que ce tût la voix âpre et farouche ?

 

Ou pour voir si, parjure à ses rêves divins,

Ne tressaillirait pas au feu de votre bouche

La tête aux yeux fermés qui saignait en vos mains ?

 

(Henri de Régnier)

 

02/08/2007

Lune décollée

95493a8faa3bfde63d9ded1269a3c2ea.jpg

20/07/2007

Runaway Salomé

 f69757eb583161fedff431666dce3515.jpg
 
(Pierre Louÿs)
 

22/06/2007

Salomé, tête coupée

935ea93c7a66b7c82d40fb81275b1744.jpg
 
I
L'âpre hiver freine l'onde : on marche sur le fleuve,
Route fallacieuse où la princesse avance;
Mais le pont se dérobe et l'abîme tremble
Une tête accrochée à l'arête coupante.
L'eau dans sa course entraîne un corps décapité,
Laissant le chef coupé sur la dalle de givre.
A l'agile danseuse étoile des banquets
Le fleuve pour linceul ouvre ses eaux agiles.

II
Sur la glace, au-dessus des ondes tournoyantes,
La fille d'Hérodiade hasarde un pied agile :
Mais la glace se brise et, sa tête tranchée
Dessus l'arête vive, le corps dans l'eau dérive.
La Terre s'est moquée de ce linceul liquide :
Disant : " Poids si léger convient à l'eau fluide!"

III
Sous l'emprise du gel le fleuve est immobile;
Dessous, à flots pressés, tourbillonent les eaux.
La nymphe a mis ses pas sur la glace fragile
Qui cède sous le poids de ce corps juvénile.
Comme par une épée la tête est détachée
Du corps, que l'onde entraîne et retourne et malmène.
Du crime au châtiment quelle étrange harmonie,
Où décollation et danse sont unies.

IV
Que fait donc Salomé sous le fleuve ? elle danse,
O prodige! elle oscille au gré des eaux mouvantes.
Le son d'une musique encor rythme ses gestes :
Du sein des eaux s'élève une mélodié sourde.
Après avoir dansé pour la cour et son père,
Elle danse aujourd'hui pour les peuples des eaux.
Et si la danse avait une place en enfer,
Les mânes engourdis la verraient tournoyer [...]

VIII
La princesse, en foulant la surface gelée,
Voit la glace se fendre et glisse dans l'eau noire
Qui engloutit son corps en laissant sur la place
Une tête coupée, que sa mère recueille :
Adultère, reçois les restes de ta fille,
Restes ensanglantés de ton propre supplice.
Le flot impétueux châtie l'impur désir,
L'adutltère est puni par le froid de la glace.
Vos deux cœurs ont brûlé d'une flamme coupable
Que l'âpre gel a seul pouvoir de purifier.

(Manoel Pimenta, traduit par Pierre Laurens, trouvé par Paul